tenor

Donc j’ai ce nouveau job depuis trois jours, au sein de l’entreprise où j’ai suivi mes premières formations en e-learning. J’ai postulé sans trop y croire alors que l’annonce était là depuis un bon mois déjà. Comme j’étais depuis le début de la semaine en pleine recherche et que j’avais également recontacté ma boite d’intérim, je n’en attendais rien de plus qu’autre chose. J’avais déjà une proposition pour le 2 mai de toute façon. Loin, mais quand même. Et puis en observant bien l’annonce, en évaluant le fait de bosser dans une boite de « geeks » dont le cœur est la formation en ligne, et avec mon profil atypique, je ne voyais pas de raison de ne pas postuler. Après tout peut-être que je ferais moins « tâche » qu’ailleurs. Il était question de multiples avantages. Dont la possibilité de télétravail (idéal dans mon cas).  Et j’ai été rappelée  quasiment instantanément.

L’entreprise moderne. Au fait des dernières technologies. Un outil de travail de la marque à la pomme que je peux ramener chez moi. Il est d’ailleurs dans mon programme du jour, de relire les procédures, car ma formatrice sera en congés quinze jours et mon binôme et moi reprenons les rennes seules, dès demain. Et une grosse politique d’inclusion, bien cadrée dans les petites lignes du fonctionnement de ma boite décrit sur son propre site, des congés illimités primés, des voyages organisés et réévaluations de poste et salaire chaque année. Des possibilités d’évolution transverses ultra rapides, généralement dans les six mois, sur la moyenne constatée. Et surtout quoi de mieux que de comprendre tous les tenants et les aboutissants d’un dossier de reconversion pour quelqu’un qui en recherche une, puisque c’est désormais mon emploi. Me voilà en charge des dossiers de formation, OPCA, Pôle emploi, Agefiph etc… Mais…

L’entretien s’est excellemment bien passé. J’ai été recrutée par mes collègues directes. Je suis effectivement une des personnes adéquate pour cette typologie de poste et en plus, je vais le faire en binôme, avec une spécialiste des OPCA. Et j’ai négocié mon salaire. C’est à une demie heure de chez moi, on m’a présenté une équipe jeune et détendue, et je sors de trois jours de formation intensive. Mais…

 

Mais déjà je m’attendais à croiser plus de « weirdos » de mon acabit. Ou même d’un autre. Pour le moment je n’ai vu que des personnes aux horizons culturels divers et il me semble que c’est tout de même la moindre des choses. Et c’est tout. Bien entendu ce n’est pas écrit sur la tête des gens, je suis bien placée pour le savoir, mais je recherche  encore le gay, la lesbienne, le trans et l’handicapé.e. Je ne les ai pas encore croisés. J’ai aussi passé ces trois jours dans un bocal de réunion, étant noté en toute lettre que l’entreprise était pro inclusion, ils donnent même des cours sur la manière de recruter et accompagner une personne handicapée. Pour le moment je n’ai que très peu échangé, principalement avec des personnes de moins d’un mois d’ancienneté. Je suis en CDD de plusieurs longs mois, et clairement je n’aurai pas les mêmes avantages que d’autres de suite. En revanche mon binôme est en CDI, et j’ai l’impression de fait, d’avoir déjà été un peu saquée… Ma période d’essai est d’un mois. Mon salaire a été négocié… Et j’ai envie de dire encore heureux car finalement rien ne précisait sauf sur le contrat une fois engagé qu’il était pour 39 heures. Il me semble qu’il aurait été plus juste de le préciser dès l’entretien, ce qui ne rend pas les choses exactement  transparentes. J’ai droit à un jour de télétravail par semaine, et si l’activité est dense, ça va quand même bien me révolutionner un peu la vie puisque je travaille encore mieux de chez moi, ce blog pour preuve. Sauf que je n’ai pas pu ou su annoncer que je suis aspie à l’entretien, je m’étais promis de le faire si ça se présentait, et c’est allé si vite que je n’en ai pas eu l’occasion, alors … On verra.

 

 

Il est aussi question d’une politique humaine d’empathie et de bienveillance dans le langage. C’est très bien sur le principe; et c’est typiquement un point sur lequel n’importe quelle entreprise devrait insister, mais j’ai quand même très peur que sous couvert d’emploi de mots consensuels, avec mes problèmes de compréhension des intentions, je ne sois pas apte à voir qui me dénigre ou non, je vais donc devoir redoubler de vigilance  face aux jugements de chacun. Par ailleurs, je travaille à l’étage des « femmes », disons qu’à majorité les hommes sont à l’étage technique, et comme je suis du côté administratif, que je suis plus accoutumée à travailler avec des hommes, j’ai peur de ne pas rentrer dans le bon moule normatif, de ne pas porter les bons vêtements, de ne pas savoir m’extasier des mêmes choses qu’elles… Et elles sont à majorité dans la vingtaine, donc oui je suis une grabataire de 37 ans qui travaille dans cette start-up. Le mot a été lâché en face de nous « Il fallait des seniors pour gérer ça ». Même si mon binôme a passé la quarantaine et qu’on ne fait pas trop nos âges, nous voilà à la limite du troisième âge depuis la fenêtre de ces jeunesses, et je ne m’en formalise guère, je travaillais déjà avec des petits jeunes supers sympas par le passé. Une autre découverte… Il y a eu un turn over de dingue au poste que je vais prendre. Et beaucoup de surcharge de travail à rattraper erreurs comprises, la base logicielle initiale étant directement celle dont on extrait diverses statistiques importante. Et là où c’est un enjeu majeur, c’est également que de nouveaux partenariats sont sans cesse mis en place pour étendre le volume de l’activité, y compris avec des entités nationales incontournables, et comme c’est un peu nouveau il va falloir battre le fer pour être au sommet…. Parce que mes boss, qui ont mon âge, attendent de connaître les chiffres réels et qu’avec le retard pris… C’est flou. Je n’ai pas peur de la charge de travail (de la crème de là où je sors), mais déjà je vois des failles dans la méthodologie du traitement des dossiers et j’ai peur d’être ostentatoire si je le fais remarquer, et encore plus si je dessine une nouvelle manière de fonctionner pour m’en décharger vite et prendre un rythme de croisière normal et qui évite la moindre erreur ou oubli de traitement de ticket incident, mon binôme ne me contredit pas sur ce point, et je déteste le retard et le bordel, mais il faut toutefois se contenir et attendre encore un peu de comprendre tous les tenants et aboutissants et savoir utiliser tous les outils dans le bon process… Et des outils, il y en a un cheptel qui tient en une grosse page d’applications, toutes en ligne, et ça aussi, je trouve ça excellent.

 

 

Je l’ai déjà dit j’ai peur d’annoncer que je suis autiste alors que je n’ai pas la RQTH, et que tout le monde prenne peur que je ne sois pas capable de m’adapter à ceci ou à cela… Parce que si c’était le cas, ce serait vraiment le comble pour une entreprise inclusive de vivre un nouveau rejet. Et si le discours se veut empathique et consensuel, j’ai encore plus de raisons de me méfier de ce qui se dira dans mon dos à mon insu si je ne peux l’annoncer faute de RQTH maintenant que mon CDD est signé et que j’ai demandé le report de mon 1er rendez-vous à la mdph pour prendre le job et que j’ai aussi peur de passer pour une traîtresse si j’obtiens la RQ’ dans les semaines à venir.

 

Hier soir je me suis refait le film…

 

2006 : je travaille chez un fournisseur d’un produit de consommation de luxe qui a battu des records de chiffres d’affaires exponentiellement durant plus de 7 ans dans son propre secteur… 2008 : j’apprendrai plus tard qu’ils m’appellent le « robot » sans que je le sache… Quand je prends le pas de partir… Un déjeuner où je suis en congés mais viens manger à midi avec les copines, l’une d’entre elles me dit :  « Mais c’est fou, à croire que quand t’es pas là les chiffres s’écroulent littéralement. C’est toi qui tient le SAV ». Et oui, nous étions vingt pour toute la France, BtoB, BtoC et Grands comptes. J’ai à cœur de ne jamais mettre mon téléphone en pause entre chaque appel, c’est entre le flux entrant et moi. Je suis arrêtée trois semaines pour une appendicite et quand je reviens, le chef montre les chiffres sur un diagramme, la courbe s’effondre pile entre le jour où je pars et celui où je suis de retour depuis deux jours à peine. Quand je demanderai à faire le même job à Paris, l’on me dira qu’il n’y aura jamais d’évolution de poste possible pour moi ni maintenant ni plus tard, en toutes lettres, alors que je m’entends super bien avec mes collègues de Paris, et pourtant j’ai le soutien de la formatrice en machine et de mon ancienne chef d’équipe en back office et BtoB.

2008 : quand j’arrive à Paris. Je travaille dans une société de production audiovisuelle qui m’arnaque tant qu’elle peut sur le papier et dans la vraie vie, je négocie un salaire de 2000€ pour me retrouver avec 1100 net en fin de mois. La directrice exécutive dit de moi un jour, entre  deux humiliations de type « Oh ça doit être vraiment bon pour que tu manges le même sandwich à 3€ chaque jour »« C’est fou, je lis un livre en ce moment, c’est exactement toi… Chaque fois que je te vois tu me fais penser au personnage central »… Quand je me pencherai sur la question plus tard, il s’agit du livre Millénium, dont l’héroïne est asperger… Elle dit ça de moi à un moment où je trouve une solution d’agenda partagé et de consignation de l’annuaire VIP de la société auquel tout le monde a accès de n’importe quel ordinateur. Je serai congédiée parce que j’ai demandé à mes boss une augmentation, même à titre symbolique (suite au nombre d’heures sup non rémun) et de faire un tour à l’étage pour éviter qu’on retrouve des emballages de suppositoire sur le rebord de la cuvette des WC alors qu’on reçoit des VIP tous les jours et que ça ne fait pas très sérieux. Le DAF hurlera en me virant que ça vient d’elle et que c’est une ******… et une ***** et j’en passe. Mais ça ne changera rien au rejet. J’ai un autre vieil ami de longue date qui m’appelle Lizbeth de temps en temps pour me charrier et bien avant que je sois diagnostiquée sans être au fait de cette anecdote… Visionnaires.

2011-2013 : je réponds à une trentaine d’appels d’offres par mois en conception architecturale principalement pour des ERP tout type de bâtiments. Je n’y connais rien, mais je viens parfois le samedi, le dimanche et les jours fériés gratuitement parce que mon chef d’agence n’a pas toujours le temps de relire mes dossiers, ni même de signer les papiers, d’ailleurs c’est aussi moi qui vais aux impôts demander le renouvellement des docs juridiques une fois l’an. Ils ne sont en règle avec rien, même pas la sécu. Je remporte seule et en ayant quasiment monté l’équipe de co-traitance moi-même avec des exclusivités partout… par six exemplaires papiers de 25 cm de haut chacun… le concours de restructuration lourde de la poste du Louvre, en phase 1 de l’A.O. Ils se foutent de moi qui mange en 10 mn toujours la même chose pour ne pas tomber. Parfois je courre seule à la dite poste du Louvre à pieds avec des  kilos de papiers dans les bras à 23h, pour faire partir les chronopost à la deadline. Je réponds à des appels d’offres européens, pour l’Algérie et son administration assez complexe, j’en passe…. Je suis en arrêt deux jours, après deux ans de boite. Quand je reviens, je travaille quatre vingts heures en dix jours pour répondre électroniquement à un appel d’offre, je dois m’occuper de la signature électronique, mon chef d’agence me soutient qu’on en a une, qu’elle fonctionne, que c’est moi qui ne sait pas installer ce qu’il faut sur les ordis après diverses tentatives pour remporter un énième dossier capital pour faire connaître l’agence… À l’issue de cette lourde semaine, c’est lui qui n’a pas fait le renouvellement, l’administrateur nous permet quand même de répondre en papier, je viens en imprimer un autre le week-end, le patron doit mais ne peut pas me rejoindre pour m’aider à finir, j’ai une consœur d’Espagne qui vient m’aider avec la partie qu’elle a fait… Un dimanche… Mais sa valise cabine pleine de papier a été perdue et on ne sait quand elle sera re-livrée, alors il faut tout réimprimer… L’appel part quand même à temps. Je demande mes congés car j’ai dix jours non pris dans les temps depuis un an que je suis là, mais on me les refuse et me demande de rester durant la semaine de fermeture. Seule. Je ne suis pas d’accord et suis convoquée à un entretien pour souligner mes fautes graves : arriver en retard (des gens habitent sur place, l’entreprise est étrangère, et parfois comme je n’ai pas toujours la clef la clef, je dois attendre que la personne qui dort sur place termine sa douche que j’entends de l’autre côté de la porte tous les matins pendant vingt minutes sur le seuil, où je suis trop à l’heure)… Quand je repasse un entretien en archi, le gars qui me questionne fait un tour dans le CA de mon ancienne boite et me sort : « Vous leur avez rapporté 200 000€ par an le temps que vous y avez été » Pour la partie admin c’est vrai que j’ai remporté 6 concours, plutôt jolis…  Je gagne 1500€ net pour un forfait heure illimités, j’ai 31 ans. Ensuite l’annonce de cet ancien poste repassera tous les six mois pour le même sur le même site de recherches d’emploi… Ensuite le co-gérant sera dénoncé dans tous les journaux nationaux de son pays pour corruption.

Alors oui. J’ai peur. Peur que l’inclusion soit un nouveau bâton pour se faire battre et tant que je n’aurai pas croisé d’autres divergents dans cette boite là, on est 90, je continuerai à avoir peur.

 

En ce sens, hier j’ai demandé à une communauté de femmes aspies quel était le job de leur rêve et si elles pouvaient faire la formation de leur choix, laquelle serait-elle. … La réponse des femmes c’est… qu’on ferait globalement n’importe quel job pour qui que ce soit, à condition de ne pas finir par se faire accuser de tous les maux des autres, de vol, de toxicomanie, d’incompétence et j’en passe. N’importe quel job, si on nous laisse l’autonomie et le soin d’organiser nos tâches… N’importe quel job, pourvu que le patron n’use pas de notre capacité à porter des charges trop lourdes pour ne faire que nous en ajouter et mieux nous détruire ensuite, n’importe quel job où on est pas harcelées ou  mal considérées parce qu’on est pas douées pour les conversations à plusieurs ou les discussions de machines à café, n’importe quel job, pourvu que ce soit dans un environnement calme où les gens ne se mettent pas subitement à se hurler dessus comme des chiffonniers ou à rire à gorge déployée à dix en se contrecarrant des trois du fond qui tentent de se concentrer, n’importe quel job pourvu que quand on y soit douées, on ne vienne pas nous tirer dans les jambes d’avoir juste voulu faire mieux par acquis de conscience sans s’en vanter et sans esprit de compétition ou de supériorité déplacée qu’on est pas capable d’avoir aussi évidemment que vous autres, non autistes. Voilà qui nous sommes, voilà ce que nous subissons et comment je ne fais pas exception, comment je suis un cliché de l’autisme en entreprise qui est mal appréhendé… Elles n’ont pas vraiment de job de leur rêve … sauf bien souvent, d’aider les autres. De faire quelque chose d’utile à la société. Ou bien en lien avec leurs intérêts spécifiques, et pour celles qui ont réussi dans le domaine en lequel elles croyaient, il semblerait que ceux qui leur ont fait confiance en étant aware du S.A ne le regrettent pas… Ou sinon qu’elles se soient mise à leur compte, n’y trouvant pas le leur dans les expériences précédentes. En fait on veut juste un job sans bullshit là où dans l’entreprise traditionnelle, l’honnêteté paie rarement et qu’on ne sait pas bien mentir ou procrastiner discrètement quand le boss n’est pas là.

Donc j’ai raison d’avoir peur et je devrais passer outre pour ma survie. Et je me mets en danger à la fois pour ce nouveau poste et pour le post d’e-rep qu’on m’a proposé et où l’on m’a convié à rayonner et être ma propre marque, prouver que je sais faire, en même temps ce n’est pas une mauvaise chose, vu que j’ai moins peur d’être virée pour ce que je suis réellement que de me démener encore comme un beau diable en ignorant qu’on ne pense qu’à m’exclure une fois que je serai HS de m’avoir trop usée.

 

Et je garde pourtant espoir, je ne suis qu’au début de ce nouveau job. Prête à éprouver s’il est à la hauteur de ses promesses et moi des miennes… Pourtant ce serait si simple si les informations sur notre 1% de la population, minorité des minorités circulaient mieux. Tandis que tous les outils, les moyens et les informations pour faire de notre force de travail, de notre pragmatisme, de notre résilience et de notre esprit en base de donnée, des valeurs ajoutées, existent déjà.

Le cas de l’autisme sans D.I (pour déficience) ou de haut niveau à quelques occasions est l’extraterrestre du handicap en général, et plus particulièrement chez nous, les femmes caméléons en constante suradaptation, à la fatigabilité augmentée de fait. Est-ce qu’il n’est pas temps de prendre de nouveaux conseils de l’aspie de fond de la classe pour voir comment faire évoluer tout ça, hm?

 

 

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