Si j’avais su, j’aurais pas venu au monde.

   Crédit photo : Le Tampographe Sardon, les bons points Modernes.

J’ai vraiment cru que ça allait s’en arrêter là de mes déboires avec le personnel éducatif, mais apparemment il fallait que ça continue de préférence dans de mauvaises conditions. Alors me voilà enfin parmi les élites, mais mes copains de lycée habitent toujours dans le quartier, l’école pas loin du lycée, même, ce qui fait qu’on se reverra encore longtemps. Je pensais qu’en école d’art le fait d’avoir une dégaine un peu décalée ne serait pas ostentatoire. Aux Beaux Arts, ou en fac d’art du spectacle on peut se balader avec un rat sur l’épaule et des ballons de baudruche en poncho ici t’as un piercing dans le nez et te voilà la lie de l’humanité. Une année préparatoire, reçue sur dossier en partie avec les dessins des cours du soir de l’année d’avant. Mais autant dire que pour remplir un quotat, il fallait quelques mauvais qui n’avaient aucune chance de passer la 1ère année ensuite, pour remplir les caisses. Le privé. Mais voilà, j’avais 17 ans et j’habitais seule, dans un studio que ma mère avait acheté avec les miettes de l’héritage de son père récupéré presque dix ans après son décès. 13,86 m2. L’autre studio? Après l’histoire de ma sœur, hors de question que j’y mette un pied, car « Je finirai comme elle et je bousillerais tout ». Juste la laverie payante. Une cage à poule plein sud qui se transforme en fout à chaleur tournante dès qu’on passe la barre des 25° à l’extérieur. Avec vue sur un ancien presbytère et un coq, qu’on entend tous les matins, en pleine ville.

De là d’où je sortais entre mutisme et langage de rue, je ne savais plus vraiment comment m’exprimer ou me comporter… Un jean noir passé à la javel en dégradé de rouge brique, un anneau dans le nez, l’autre dans le cartilage, encore 2 trous dans les lobes, et bientôt la langue. Je ne faisais pas peur à voir pourtant, mais je m’exprimais extrêmement mal. Soit trop vulgairement, soit brièvement si bien qu’on se demandait à quoi je faisais référence quand je pensais dire quelque chose de parfaitement évident  pour tous. Ou trop, et c’était l’explosion de digressions, même si je retombais toujours sur mes pattes et je saoulais les gens à l’ennui avec de longs monologues sans queue ni tête. J’avais l’intention de réussir cette année, pourtant, et ça n’a pas été faute de tenter mille choses pour changer ce qui déplaisait aux yeux des autres. Mais je crois que j’ai été condamnée d’avance. Ou trop vite, encore une fois. Et vraiment uniquement sur les apparences. Dans ces petites écoles privées où le nombre de classes ne dépasse pas 6, j’avais peu de chance de passer inaperçu que je le veuille ou non. Si ça se passait bien avec les élèves, ça ne serait jamais le cas avec les profs. J’étais dans une résidence étudiante avec des personnes pire que ma propre espèce mais qui s’en sortirait assurément mieux. Le rejet a vite pris là aussi, sous couvert de franche amitié, au début, seulement.

J’ai d’abord cru que la vie étudiante serait une fête tous les jours. J’avais des voisins à tous les étages, on sortait, on mangeait ensemble, on avait les clefs des uns des autres. On a fait des courses poursuite dans les couloirs, on aussi fait nos courses ensemble avec nos moyens du bord. Ma mère me versait une sorte de pension mensuelle de 1500 francs par mois. 230€, aujourd’hui. Je devais tout faire avec. Manger, acheter le matériel de dessin, sortir, me vêtir, payer les clopes, et qu’est ce que j’en fumais, des clopes. La vie n’était pas si chère qu’aujourd’hui à l’époque, mais ça restait quand même très juste. Même en faisant les courses dans le bas des rayons pour les premiers prix. La réalité c’est que l’école en plus du matériel à avoir dès le début de l’année, fournissait une nouvelle liste de courses quasiment tous les mois, d’un montant approximatif de 500 francs, presque invariablement.  Venez me dire que même avec 10% de réduction le matériel d’arts plastique ne coûte pas cher. Et les listes étaient bien précise. La marque, le contenu de la boite, pas question de se tromper, prendre la gamme en dessous était à nos risques et périls  sur le rendu. Les notes échelonnées de 8 à 11. Celui qui avait 8  était rapidement considéré comme une merde par tous les autres, les notes affichées sur les murs des couloirs, pour que la sélection naturelle et l’esprit de compétition dont j’étais parfaitement démunie depuis toujours, soit claire dans la tête de chacun, celui qui avait 11 devenait vite intouchable et gagnait le privilège de pouvoir être remarqué par les élèves des classes supérieures et invité aux soirées…  J’ai toujours été douée en dessin. Donc dans ce domaine encore plus que dans les autres où j’avais des facilités, je ne pensais pas avoir à me remettre en question. Après tout j’avais toujours dessiné et peint, et été encouragée par mes profs dans cette voie. Mes possibilités d’échouer me semblaient proche de zéro. A l’œil, mes perspectives étaient relativement juste, pas de problèmes de proportions, mes nus valaient le coup d’œil malgré une tendance à allonger et amincir les corps, fascinée par l’androgynie. Clairement sur tout ce qui impliquait du dessin de personnage ou des nus, je n’avais guère d’efforts à fournir. J’ai fini le 1er trimestre  avant dernière de la classe. Je ne me suis pas effondrée. Après tout je n’avais rien foutu et je m’étais reposée sur des acquis. Pensant que le savoir faire et la pratique sur place et dans les exercices suffiraient sauf que non. Et quand les notes sont échelonnées de 8 à 11 on a pas beaucoup de visibilité en terme de positionnement. Je n’avais pas respecté les consignes de toute façon. Je ne m’en apercevais que maintenant, mais c’était bien là. Il y avait un niveau à atteindre vis à vis duquel je n’avais fait que ce que je voulais en ne fournissant d’efforts que sur ce  qui me plaisait au détriment du reste et en m’imaginant que ça suffirait bien, sauf que la barre était placée haut. Il allait falloir faire des EFFORTS. Ce qui signifiait ne plus être moi-même, réfléchir un peu avant d’agir, de parler ou de me présenter au monde et pire que ça encore… travailler à l’école. Ok, je n’avais pas joué et j’avais perdu. Logique. Je crois aujourd’hui qu’il était attendu que j’ai honte. Mais je crois aussi que j’aurais bien eu du mal à transmettre ce sentiment là où mes notes pour la première fois reflétaient mon non-travail. … Quel culot, non? Donc c’était juste et me blâmer moi-même ensuite, aurait été inutile. Coller des post-it avec la date de Dien Bien Phu ou l’entrée des chars à Budapest au dessus de mon lit n’aurait servi à rien (54 et 56, au cas où…). Il allait falloir Plancher. Alors j’ai planché et je suis arrivée en milieu de peloton au second trimestre. 5 devant moi, 15 dernière, pas un de plus, pas un de moins. Je ne peux pas dire que je me sois foulé les doigts non plus.

J’ai entamé le troisième trimestre, et j’ai planché double, cette fois je jouais le passage en 1ère année et ça ne rigolait plus. On avait le droit de refaire les travaux qu’on avait raté. Je pense par exemple aux dessins d’objets dont les cours durait huit heures pour dessiner un truc chiant, et de préférence moche. (Nature morte à la grolle de Clodo, potiron poignardé par un couteau, grande roue en bois tombée d’un moulin, ce genre de choses sexy qui donne le goût de vivre dès le matin et t’assure une journée fabuleuse, à faire les choses au fusain, trait par trait pas question de repasser sauf pour les niveaux de gris et où le millimètre d’erreur te vaudra 5 points de moins : sec et sans appel). Il y avait les profs pour qui j’étais l’avant dernière et je le resterais toute l’année, et dont je n’obtiendrais aucune sympathie, ou conseil visant à m’améliorer. Une majorité, mais quand on a l’habitude de ne jamais être encouragé, on ne relève même plus ce genre d’intentions. Et ceux qui étaient sympa avec tout le monde de toute façon. Et ceux qui me saquaient en direct quoi que je dise ou quoique je fasse, donc les 3 matières où je péchais : la perspective ( des figures compliquées sur d’immenses formats qui occupaient plus ou moins une grande partie de la nuit chaque veille de rendu avec des traits à tirer à l’équerre et à la règle de 60cm parfois sur un mètre putain de quarante pour marquer LA BONNE ligne de fuite). Un jour le prof m’a fait une réflexion, peut-être de trop. J’ai répondu que je n’avais pas de perspective de vie et que des points de fuite. J’ai quand même tout refait. J’ai eu des cours d’anatomie, tous les vendredi et j’adorais ça, pour quelqu’un qui a loupé médecine… Mais la voix du prof avait un effet soporifique sur moi, contre laquelle je devais lutter bon gré mal gré pour garder l’attention. Parfois je demandais à ma cops Magalie, heureuse finaliste de la 4ème année qui fait aujourd’hui de supers bédés, de me réveiller, et d’autres d’abandonner et me laisser roupiller jusqu’au moment de la mise en situation, c’est à dire un modèle, et tu redessines tous ses intérieurs. Et si t’accroches pas le bon tendon au bon endroit, Gare ! Et puis au bout de deux mois comme ça, mes notes ne revenant plus de la salle des profs, je suis allée aux renseignements et on m’a expliqué… « Qu’ils avaient été perdus ». Voilà, mes boulots refaits, p.e.r.d.u.s. Je me suis renseignée auprès d’un troisième année, il m’a répondu avec un sourire narquois et un ton ironique sur lequel je n’aurais pas pu me tromper d’interprétation, pour une fois : « Tu sais, rien ne se perd jamais en salle des profs ». Au moins le message était clair. Entre ça et les remarques récurrentes du directeur sur mon anneau dans le nez, et s’il y avait de la weed dans mes clopes à rouler. NON. Tu sais, quoi? Si tu passes par là : NON ! Jamais. Et il fallait que je trime d’autant plus fort qu’automatiquement je devais garder un zéro sur les cours de sculptures en plâtre.

La salle était en hauteur, à l’extérieur du reste du bâtiment, une ancienne usine réhabilitée en école. J’ai fait le 1er, et le 2ème cours. Avec l’humidité et la poussière, deux choses qui ne vont pas très bien aux asthmatiques et aux grands allergiques, j’ai failli m’évanouir, une fois. Puis une deuxième au cours suivant. J’ai réglé ça avec le pneumologue, qui m’a rédigé une dispense. La dispense a été rejetée. Il y a eu une discussion avec le directeur, d’abord entre nous. Ma mère y est allée aussi. Rejet. J’y suis retournée. J’ai tenu le plus longtemps que j’ai pu, à coup de Ventoline dans la poche et doublé le Zyrtec. J’ai encore failli virer de l’œil jusqu’à ce qu’on m’emmène chancelante, à l’administration. La secrétaire m’a vu. J’aurais voulu que ce soit le dirlo. Et elle a dit « Il est en congés, mais j’ai compris et cette fois je vais lui expliquer ». Il m’a fallu deux jours pour retrouver mon souffle. Et puis j’ai eu zéro tout le temps. J’aurais du me rendre compte de tout ça bien avant, mais je n’avais pas les outils pour et je vivais d’autres choses en parallèle. J’ai passé un concours pour une école d’audiovisuel. Parce que concrètement je ne savais pas quoi faire de moi. Ma mère aurait refusé les beaux-arts. Il fallait à tout prix rester dans le privé. Je n’aurais pas tenu 4 ans de conflits familiaux dans cet état. La fac, pas la peine d’y penser, et en philo, socio, langues et que sais-je, je me serais ennuyée et je n’aurais pas eu le goût. On avait des cours d’histoire du cinéma et je trouvais ça passionnant. Finalement c’était des images, mais qui bougent. Pas besoin de se casser les ovaires à dessiner quand tout existe et mon  attachement au tangible a prix le dessus. J’ai croisé un voisin de résidence qui m’a dit « Mais pourquoi tu te fais chier à faire 4 ans dans une école chère pour finir par dessiner des sardines et crever la dalle dans un milieu bouché, viens l’école de cinoche, c’est sur concours, t’as un bac + 3/4 en 2 ans et en plus c’est à 10mn à pieds ». Il ne m’en fallait pas plus. Et il fallait de toute façon, que mes études soient courtes rapport à l’entente avec mes parents, à leurs moyens, après l’ouragan Ma sœur dont je payais les pots cassés. J’ai passé le concours, sur ma session j’étais au milieu. 15 devant, 15 derrière, pas plus pas moins, en y connaissant strictement rien. Mais il y a eu un dernier rebond. J’ai rencontré d’anciens étudiants de mon école d’art qui n’avaient pas poussé plus loin que la première année. J’ai vécu 2 mois chez l’habitant. À observer. À ne pas oser prendre un pinceau quand on m’en tendait un. Au milieu des pots de peinture de Thomas, dans l’odeur toujours aussi douce à mon nez de la térébenthine, du white spirit, du sicatif, de l’huile de lin et des piments brut. Les garçons ne faisaient que ça. Peindre, sortir, peindre, sortir, avaler une boite de ravioli froid. Je me souviens être sortie un jour de grands soleil, pas changée depuis 3 jours, rentrer dans une friperie et acheter une chemise Louis Féraud liberty à col pelle à tarte en taille 36 et manches amidonnées, pour femme, parfaitement ajustée, que je possède encore immaculée. Je suis rentrée, enfin. Dans ma cage à poules après cette parenthèse de vie surréaliste. Et j’ai peint tout l’été, sauf 2 heures entre 16 et 18h, où j’allais prendre un livre à 1 ou 2 francs chez un bouquiniste du quartier et lire deux heures dans l’ombre d’un café par temps caniculaire, tous les jours, à heure fixe, sans parler à personne, avant de rentrer et de peindre encore tard dans la nuit, la fenêtre ouverte pendant qu’il y a un peu de frais et toutes les ampoules allumées. Mon espace de peinture faisait à peine un mètre au cube, matériel et support compris. Sur l’air d’un copain qui avait pris une option design textile dans une autre école et me répétait toujours, de la part de son propre professeur : « Peu importe les moyens, on peu faire de l’or sur un timbre poste ».

Je suis allée passer le diplôme attendu de mes parents à l’école de cinéma, pour en finir. Je ne m’y ennuyais pas trop. Il y avait toujours de nouvelles choses à apprendre. J’avais un peu d’avance sur les cours de dessin, d’histoire de l’art, de cinéma. Je péchais forcément à la partie technique mais j’avais le temps de m’entraîner pendant les pauses déjeuner et pour tous les cours faciles dont j’arrivais à me dispenser, l’encadrement nous laissait assez libres et c’est cette permission qui a pu m’aider à tenir le coup. En 2ème année quand j’ai voulu prendre une option montage au lieu d’assistanat de production et de réalisation, l’option administrative facile pour en finir. ça m’a été refusé. Trop tard. Pas assez d’effectifs. Et une maîtresse d’école que je ne peux même pas qualifier d’enseignante ou de pédagogue qui m’en a (encore) mis plein les roues tout du long. Il y a eu les devoirs sous notés, ou clairement la note finale apparaît sous une trace de blanco que j’ai gratté et où j’ai finalement 3 points de moins sans barème précis, sur de la dissertation, comme ça on est sur que les 4 autres sont au dessus. Il y a eu aussi ceux où j’ai la meilleure note sur l’improvisation d’un devis de long métrage où je me suis cassée à courir la ville et passer des coups de fils pour avoir les dernier catalogue de matériel, et où finalement, elle annule le TP, parce que les 4 autres ont raté le leur. Sérieusement, Marie-Hélène? Il y a eu les castrations verbales de type « Oui enfin, du moment qu’Untel a foiré ton image, je vais pas te mettre plus » sur les travaux en équipe. Il y a aussi eu la fois où une personne de la promo lui a volé son chéquier et où elle a tenu un grand discours devant tout l’école pour que cette personne se dénonce… En me regardant à la vue de tous, bien fixement dans les yeux pendant quelques minutes, au cas où on puisse m’en faire porter un peu plus. Et finalement le coupable s’est dénoncé mais je n’ai pas eu d’excuses, heureusement que je n’en attendais pas. Il y a eu le court métrage de fin d’année où j’avais scénarisé un film super à la Scorcese mit Jonas Mekas avec un touche de Cassavetes et une morale sur le monde du travail auquel je pensais depuis un an et où au moment du vote un tiers de l’effectif était absent. Il a fallu tourner une série Z de vampires (qui ne se voulait pas du tout être  une série Z, par ailleurs). Mais il a fallu le tourner, quand même. J’ai attrapé une de ces bronchites brûlante à ce moment là. À bout de souffle de ces trois années moralement épuisantes, et sans plus de quoi même avancer une consultation généraliste, j’ai enduré ça avec les médocs que j’avais, mais non il fallait encore qu’on fasse porter la rumeur que je devais me droguer vu l’état dans lequel j’étais. Intéressant de la part d’une nana qui m’a partagé tous ses secrets, a eu des hallucinations en rentrant de soirée avec sa meuf et l’impression de marcher sur des crânes après avoir mélangé alcool et anxiolytiques, et réclamait que ma pote qui la ramène de tournage en voiture chez elle tous les soirs, s’arrête à tout prix en route pour acheter de la vodka. Merci, toi. Bravo, toi. J’espère que tu as apprécié le Noël qu’on a passé chez moi cette année là, parce que t’avais pas de famille ce jour là, hm? Et pour conclure la maîtresse d’option qui juste avant que je passe mon diplôme devant le jury me lance un dernier : « Fais quand même bien attention quand tu passeras devant le jury : au ton de ta voix, à ta façon de parler et à ton attitude parce que tu es quand même très, très, très énervante ». Sérieusement, encore? Marie-Hélène?

J’ai passé un diplôme devant un jury de professionnels super sympa. Où j’ai eu la sensation de passer un bon moment plutôt qu’une épreuve et qu’a priori je n’ai pas énervé du tout, sans me placer dans le moindre rôle. La discussion s’est terminée sur les documentaires sur les acariens qui filmés en très gros plans ressemblent aux monstres d’Alien, avec une sorte de thèse axée sur Intimacy de Patrice Chéreau et la nudité dans le cinéma de genre. Présenté le même projet de début d’année où un collègue m’a foiré la lumière mais dont j’avais rôdé parfaitement toute la partie logistique et administrative suggérée par mon option de spécialisation et suis ressortie avec un diplôme mention AB.  Et pourtant j’ai eu quelques Zéro pour arrêt maladie durant un contrôle que j’avais tenu à repasser de retour. Cette fois ils ont eu l’amabilité de corriger, sans quoi, je n’étais pas éligible au passage du diplôme en question. Encore fallait il faire un stage que l’école était tenue de nous aider à trouver, ça devait s’appliquer aux autres, sans doute. J’ai fini par en trouver un par la grâce des rencontres qu’on fait dans les cafés, où j’ai été assistante de réalisation sur un court métrage pendant deux ou trois mois qui m’a permis de monter un dossier de production, de suivi de tournage etc. complet à vocation de me servir de passe-droit dans de futures recherches d’emploi, et que j’ai ramené à des entretiens ensuite. J’avais ramené quelques copains doués à l’équipe de base pour ce film, tout en travaillant à mi-temps dans un tout à dix francs 3 jours après l’obtention du diplôme puis dans un supermarché. A bout de souffle après avoir débloqué l’héritage de mon grand père et en avoir fait profiter bêtement tout mon mauvais entourage de l’époque qui s’imaginait certainement que je disposais de 100 et de 1000 jusqu’à a fin des temps tandis que leurs parents abondaient largement à leurs moindre besoins, en euro ça fait comme 200€ de + au 200 de ma mère pour les trois années. Les six derniers mois je n’avais plus rien de toute façon. J’ai même terminé 48h de voyage organisé en Espagne en ne faisant que dormir pour palier à la faim. Vivre de chèques en bois et d’invitations. Le diplôme n’arrivant pas après l’envoi de mon rapport de stage, il a encore fallu que j’appelle pour savoir se je pouvais venir le chercher et la réponse du secrétariat fut très preste : « Nonon. Surtout pas. Vous l’aurez par la poste » En effet le lendemain, bientôt d’un an et demi après qu’il ait été publié au Journal Officiel, je le trouvais dans ma boîte aux lettres.

J’ai croisé énormément de personnes ces trois années. Énormément, et largement néfastes pour la plupart sur le plus ou moins long terme. Et je ne peux pas prétendre que j’étais bien dans ma peau, mais je me suis confrontée au monde, tant que j’ai pu. Certainement j’ai aussi tout essayé pour m’adapter par tous les moyens aux autres.  Faire partie de la bande. Mais je n’ai fait que des rencontres individuelles. J’ai aussi plu à un tas de types, et couché avec certains. Pour ce que ça vaut à ces âges là, où les gens de la vingtaine sont rarement « finis » et à plusieurs niveaux. Certainement je n’ai jamais été aussi aussi soucieuse de l’image que je renvoyais aux autres tant ils n’avaient de cesse de me reprocher mes bizarreries. Comme qui dirait, « je ne compte pas les coups de putes » auxquels il a fallu survivre pour atteindre le Graal final et ma naïveté légendaire a été mise à rudes épreuves. J’ai absorbé comme une éponge tous les quolibets sans exception. Les traîtrises et les mensonges. Je me suis laissée détruire par un milliers de paroles polluantes et d’intrigues montées dans mon dos, crédule, sans m’imaginer une seule seconde que la nature humaine était aussi constituée pour une grande part de misère intellectuelle qui a besoin d’autres monstres pour être largement nourrie, rassasiée et exercer son art de la guerre. J’ai porté sur mon dos des gamines gâtées et maniaco dépressives, des pleureuses du divorce de leurs parents, nourri des corbeaux déjà repus, écouté des monceaux d’imbéciles et tout fait pour m’accorder à leurs violons, en mme reniant sans cesse, en me remettant en question sans arrêt. J’ai eu des crises linguistiques où je ne savais à proprement plus quoi dire à qui. J’ai lu comme jamais. Bu comme plus jamais. Pris des cours dans des amphis de facs où je n’étais pas inscrite les jours d’ennui pour apprendre autre chose. Tenu mes distances avec des personnes qui prenaient toutes sortes de substances sans plonger avec eux la tête baissée avec de l’argent que je n’avais pas. J’ai appris ce qui faisait la distinction de genre, les critères de féminité même si c’était encore loin d’être de l’acquis, mais je peux quand même me targuer que les filles qui m’ont appris tout ça venaient de la bonne école. Celle de la normalité. Appris à me vêtir comme une fille, me maquiller, soigner mon petit corps, avoir une idée des enjeux et des comportements attendus quand on est une femme, même si je n’ai jamais su séduire à ce jour, et que je suis toujours d’une épouvantable maladresse en même temps que totalement aveugle quand c’est moi qu’on drague et que je ne sais toujours pas encore décrypter les implicites dans ce domaine. Et toute l’horreur qu’il suppose d’être une sous-espèce en tant que telle,  et donc à quel point il faut sans cesse rester sur ses gardes. Sans être devenue féministe pour autant, pas à cette époque, en tout cas, au point où la vigilance s’est transformée en défiance absolue qui a duré quelques années, tout de même. J’ai lu une incroyable quantité de livres et de cours de psychologie grâce à une voisine qui l’étudiait et dont je retenais tout l’enseignement. J’ai commencé à en détacher certains comportements humains même si je me tenais encore bien loin du compte et tenté de corrigé mes loupées liées à Papa Maman.

J’ai aussi mis en scène une tentative de suicide. Et tenté de suivre une thérapie. La réalité c’est que j’étais épuisée et que j’avais besoin d’une trêve. Et que j’avais prémédité la garde du chat, dans la foulée, et que le Pr. en psychiatrie qui a hérité de mon cas et rencontré mes parents, en est venu à la même conclusion, une fois mes prents partis de son bureau, moi dehors en pyjama d’hosto la clope au bec avant le service de cantine, lui sans sa blouse avec son attaché-case parti pour déjeuner, revenu sur ses pas pour me parler :  « Vous n’êtes pas suicidaire, Mademoiselle, mais il faut que vous quittiez vos parents. Votre mère est très fatiguée, et votre père… bon, il faut quitter vos parents ». J’ai cru dix fois voir l’ombre de la ressemblance physique avec ma sœur dans le miroir de la salle de bains, sans savoir où elle se trouvait.

J’ai eu du soutien aussi. Peut-être de trois personnes, et de copains de lycée, encore, à peine, mais du soutien. Il y avait ce conseiller et responsable administratif de l’école de cinoche que j’appréciais beaucoup, qui est devenu directeur depuis et pote LinkedIn tant qu’à faire, qui m’a résumé en une phrase, un jour où des camarades de cours m’avaient sorti de classe pour que je leur fabrique une espèce de robot R2D2 qui servirait de pupitre de jeu à buzzer pour un module de multi-caméras avec un décor spatial, et que je m’étais fais des antennes d’escargot avec les chutes de papier alu utilisées fichées dans les cheveux, avec lesquelles je déambulais dans la cafét’ pendant la pause clope pour me distraire, le temps de trouver une poubelle, vu que je ne tenais plus à fréquenter personne que terminer l’année :

« Joy, elle est arrivée en première année comme une extraterrestre tombée de sa soucoupe, ensuite elle a observer pendant un an, et maintenant elle essaie d’en faire quelque chose ».

T’as pas cru si bien dire…  Rien n’a grandement changé depuis.

 

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