Le collège. L’Adolescence.

C’est un peu là que les choses se corsent. Mes bons résultats le justifiaient et ma mère s’était battue pour que j’entre dans le collège le plus coté de la ville de Lyon. Bellecombe. Dans le quartier bourgeois du 6ème arrondissement. Nous habitions le 3ème, ça fonctionnait par secteur. Le collège où avait été ma sœur était déclassé. J’ai été reçue sur dérogation. On a passé des tests de niveau et d’intelligence dès les premiers jours.

Les classes étaient constituées par résultats scolaires mais surtout par classe sociale définies par le secteur où habitaient les parents. Ceux qui avaient opté pour allemand en 1ère langue et qui de préférence habitaient le 6ème arrondissement, seraient en 6ème 1… et decrescendo de niveau et de classe sociale jusqu’à la dernière. J’habitais le 3ème arrondissement. J’avais opté pour l’anglais : 6ème 5. Chez les pauvres et les nuls. Mais j’avais de bonnes notes. Donc tout allait bien et la conseillère d’orientation avait bien remarqué mes résultats aux tests de QI et de niveau de début d’année, passés sous forme d’un long questionnaire chronométré qui dépassaient allègrement la moyenne, sans s’alerter plus que ça. J’ai fait une année honorable, et atterri logiquement en 5ème 5. J’étais excellente en anglais, en français, en dessin, évidemment, et pour le reste à moins de vouloir passer pour la paria de la famille, je n’avais pas intérêt à tomber en dessous de 14, parce que non seulement il ne serait plus question du dernier cartable à la mode, mais à l’heure où on a finit par comprendre le sens des punitions et qu’on ne veut pas se retrouver interdite de premières boom, mieux vaut se tenir à carreaux.

La 5ème a été une année charnière sur le plan familial. Pour les amies, j’avais une nouvelle fois hérité d’une ou deux dernières de classe. Si l’école ne les motivaient pas, les conneries oui, et on en faisait, ce qui était le principal. Pas formée, pas réglée, d’une maigreur qui m’a valu le sympathique surnom de « squelettor », quand ce n’était pas « dents de lapins » ou « culs de bouteilles » rapport à mes lunettes. Je me défendais avec un sens aiguisé de la répartie, et on me fichait la paix. J’avais des copines « rebelles », si ça veut dire qu’on avait un look un peu décalé et qu’on était les premières à porter des Dr. Martens coquées pour se faire fiche la paix par les 4ème et les 3ème et des Harrington pour marquer le décalage social. Je copiais ma sœur. Si un garçon me donnait un coup de pied, il en récupérait un en échange et il fallait savoir se défendre pour ne pas se faire emmerder, surtout quand on la carrure d’un asticot. La même année mon père a perdu son job, la guerre de Yougoslavie a éclaté et la bataille de Vukovar où vivait ma grand-mère dont nous sommes restés sans nouvelles de longs mois le rendait fou d’inquiétude. Mon grand-père maternel avec qui ma mère n’avait plus de lien depuis son mariage est décédé et ma sœur en devenant étudiante est allée vivre dans un studio grand standing de banlieue que mes parents avaient acheté en se mariant, dont mon père avait dessiné les plans et ainsi obtenu un bon prix. Pour faire court, j’ai surtout compris que mes notes soient bonnes ou ou non les récompenses matérielles s’amenuiseraient ou deviendraient inexistantes. Et que je serais seule à affronter tout ça. Il y a eu des discordes. De nombreux éclats de voix. L’attention s’est centralisée ailleurs que sur moi, petite enfant égocentrique et décalée qui avait sans cesse besoin et envie de Tout ou Rien, sans demie mesure. Ça risquait de durer. Je me rappelle très précisément ce moment où ma mère insistait lourdement que je prenne une option facultative en latin ou en grec. J’avais strictement refusé et pensé ceci : « Le minimum. Prends le minimum. Passe les classes. Ils ont démissionné, quand viendra ton tour, toi aussi tu habiteras seule pour faire tes études ».

Mon père a perdu son job d’architecte à 52 ans, nous n’irions plus en Croatie comme tous les ans, il a trouvé des missions de traductions à faire pour la Croix Rouge Suisse. À Malte et plus tard en Yougoslavie… Split, Sarajevo etc. La plaisanterie de l’époque c’était « Tu sais comment on appelle la Yougoslavie désormais?… La Yougoslamort ». Ma mère n’a jamais autant culpabilisé que nous n’allions pas en vacances, pris de cours par les obus lointain. Des salaires envoyés par mon père, j’ai été gâtée comme dix noëls tout l’été de son absence jusqu’après la rentrée des classes. À peine nous entrions dans un magasin et que mes yeux se fixaient sur quoique ce soit qu’elle était prête à me l’offrir, j’en étais à refuser quand c’était trop. Les missions de mon père rapportaient et ma mère qui comptait toujours pour que nous ne manquions de rien en premier, sans jamais qu’il nous vienne à l’idée le coût réel de ses sacrifices et d’une gestion des comptes rigoureuse, ne tarissait pas sur les compensations, rongée par la culpabilité. Mes parents gagnaient peu et je n’ai jamais manqué de rien, bien au contraire. Jusqu’au jour où elle s’est arrêté devant la vitrine des montres de luxe, prête à s’offrir une Cartier, quelque chose pour elle, pour une fois, dans un modèle de trois gammes en dessous de son rêve d’une autre marque. De la même manière qu’elle regardait par exemple les stylo Mont Blanc pour finir par économiser suffisamment et se rabattre sur… un stylo Cross… Toujours 3 gammes en dessous, au profit de ma sœur et moi qui évoluions comme des petites nabab sans se poser de questions.

« — Maman achète la montre, parce que tu ne veux pas la Cartier et tu prends toujours en dessous alors que ce que ce que tu veux c’est l’autre ».

J’ai même eu un petit chien alors que nous en avions déjà un. Ça a été le début de l’asthme, des allergies, des traitements à la cortisone, des piqûres de désensibilisation toutes les semaines. Dans la même année, je me suis mise à écouter les Bérurier Noir, des Ludwig von 1988 et autres Clash en marchant dans les pas de l’ainée, et je suis passée de la petite gamine sapée BCBG en chemises vichy Creeks et jean peau de pêche Chipie à l’ado rebelle qui ne veut plus porter de barrettes ni d’autres chaussures que des Dr. Marten’s ou des Creepers et des t-shirt provocateurs. Qui ne veut plus être assimilée aux bourges du coin qu’elle n’est pas dans un bahut élitiste. Pourtant je suis entrée en 4ème3, avec ceux qui font allemand pendant que mon père devenait dingue devant toutes les infos qui mentionnaient la guerre, et que ma mère se battait pour un héritage largement spolié sous forme de donation déguisées du vivant de ce grand-père inconnu que je n’avais vu qu’une fois l’année précédente, en insistant beaucoup, à un demi-frère adopté. Mon grand père avait décidé de tout léguer à ma sœur et moi, en omettant sciemment la part réservataire due à ma mère. Et on entendait plus que ça « Tu n’as rien à dire parce que quand tu auras dix huit ans tu auras de l’argent ». 

En 4ème3, avec le russe en seconde langue, par facilité, toujours, ça faisait des moyennes de 18 sur vingt sans effort, c’était bien pratique pour remonter les moyennes générales par rapport aux matières où j’en ramais pas une parce que ça ne m’intéressait pas trop. La copine que j’affectionnais le plus est partie vivre chez son père dans le Jura, s’en sont suivis de longs échanges épistolaires avec des petits cadeaux dedans… Une épingle à nourrice, un bonbec… J’ai cru me trouver une nouvelle copine « bien », enfin qui plairait à ma mère. Mes notes étaient meilleures que les siennes, on aimait mon « look » parce que j’étais originale.  J’ai porté le même jean Cimarron imitant de la peau de python en coton pendant 2 ans, quasiment non stop… Ensuite sont venus le zèbre et l’écossais… Mes crises d’asthme et mes allergies m’ont conduit à être dispensée de sport jusqu’à la terminale. Avant de nous connaître, Laetitia traînait surtout avec une nana riche dont le père était propriétaire d’un salon de coiffure et dont la mère se curait le nez avec le fric que ça rapportait et pavanait à la sortie du collège. On se foutait d’elle avec la mienne, et ses lunettes fumées bleues à la Michou, un bronzage excessif, trop de maquillage aussi, trop de pouffiasseries d’un luxe vulgaire de bas étage, parente d’élève avec une gamine tricheuse, pas très fine. Laetitia était middle class, élevée seule par sa mère infirmière, parente d’élève aussi et un père décédé. On a eu une autre copine, aussi élevée par sa mère et d’un milieu modeste. Elizabeth. Tout se passait bien jusqu’à ce que Laetitia commence à semer la zizanie entre nous, ce qu’on appelait à l’époque « faire coups de putes » se multiplait, et pas mal de mythos aussi, donc on l’a exclue du groupe des trois. Jusqu’à ce qu’elle se mette à pleurer à côté de moi au 1er rang devant le bureau de la prof en cours d’anglais et qu’elle s’enfuie dans le couloir. Mme R. m’a enjoint à aller voir ce qui lui arrivait. On avait pas de haine avec Elizabeth, fallait juste que ça s’arrête, on faisait juste la gueule. Laetitia m’a avoué que toutes ces années à noter « Père décédé » dans les fiches de renseignements de chaque début d’année s’avéraient être des années de prison. Du gang des ripoux. On faisait des claquettes ensemble les mercredis après-midi même jusqu’à ce qu’on ne se parle plus. On fumait nos première clopes en cachette à la sortie des cours. Une par jour à la sortie du collège qu’on fumait à trois et dont chaque bouffée nous faisait tourner la tête. Des lucky strike cholorophylle. Le paquet irisé vert. 10,50 francs vaillamment cotisés pour le partage. Laetitia mentait à sa mère sur nos sorties, il fallait sans cesse la couvrir et marcher dans ses mensonges, d’exposé à faire à trois, de recherches à la bibliothèque pour un cours de biologie, pendant qu’Elizabeth et moi avions droit à une heure de battement avant de rentrer chez nous et les mercredi après-midi de libre tant que les devoirs étaient faits. Quand la daronne a trouvé le paquet de clopes de l’enfant prodige dans son sac de cours, ça ne pouvait être que le mien. Tu penses bien. Donc la mère de Laetitia me faisait des gros yeux si je la croisais après avoir fêté l’épiphanie ensemble quelques semaines plus tôt et ne répondais pas à mes bonjours au cours de claquettes, comme si j’avais commis un crime et entraîné sa gamine dans les conneries, sans savoir ce que Laetitia avait pu raconter d’autres pour se délester de ses responsabilités et rester le prodige innocent de maman. Et sachant que Laetitia m’avait confié ce trop lourd secret que pourtant j’avais gardé intact, elles se sont arrangées entre parentes d’élèves avec la femme du coiffeur… Je me suis retrouvée seule en 3ème6 malgré « des résultats excellents » pour citer mon prof principal et ma prof de russe, avec tous mes anciens camarades de classe normalement en 3ème3… sauf moi. De la Grande Education Nationale. Drôle de choc le jour de la rentrée.

Me voilà en 3ème6, avec les derniers de toutes les classes précédentes et les redoublants. Et mon père sur le dos, aussi, à cause des clopes et des Bérus. Et d’idées anarchistes de gosses de 14 ans. Il y a mis un certain acharnement aussi, réveillé subitement de son rôle de parent qu’il n’avait jamais trop tenu sans jamais vraiment savoir dans quelle classe j’étais, qui étaient mes profs ou mes options. Il a tout tenté de la plus mauvaise des manières pour me redresser. Y compris un matin où je me suis mise à crier que j’en avais marre qu’il m’emmène en cours pour me surveiller et que je me fasse remarquer aux yeux de tous comme si j’étais un cas social devant les autres. il a piqué une rare colère et je me suis pris 30 claques d’affilée une joue après l’autre. Je les ai comptées, et mes lunettes ont valsé dans le caniveau. Le principal avait observé toute la scène depuis son mirador, la tête collée à la vitre, sans intervenir. J’ai été convoquée dans le bureau de la principale adjointe. Elle m’a demandé si je ne l’avais pas un peu cherché et j’ai été renvoyée en cours. Il y avait cette nana, Marilyn avec qui on ne s’entendait pas et on s’envoyait des pics souvent, qui est venue me voir ensuite et qui m’a dit « Tu sais même si on ne s’aime pas, je ne suis pas contente de ce qui t’es arrivé ce matin et ton père j’aimerais lui casser la gueule ». J’ai passé la matinée choquée. Ensuite j’ai aussi passé beaucoup de temps enfermée dans les toilettes ou dans la salle de bain de la maison, ou encore à enlever la poignée de porte de ma chambre pour avoir une once de tranquillité. J’ai passé une année un peu morne et pourtant soutenue par de supers ami.e.s. Zabou, Latif, Mélanie, Cécile, les jumeaux, qui rusaient pour moi que je puisse passer du temps avec eux malgré toutes les humiliations et les excès de mon père…

Dans les souhaits d’entrée au lycée, j’ai ai demandé un qui proposait les arts appliqués en option obligatoire dès la seconde. Le même que celui de ma sœur, avec un courrier de soutien de ma prof de dessin que j’adorais. Ampère Bourse. J’ai eu 11, 14 et 16 au brevet. Quand je suis allée le chercher, seule, un matin où je n’avais pas cours en seconde, j’ai été reçue par le principal qui m’a dit « Tiens mais vous n’étiez pas si mauvaise que ça, finalement » comme une dernière de classe. J’avais toujours eu de bons résultats. J’ai été refusée à Ampère Bourse. Mon lycée de secteur était dans le 6ème aussi, j’aurais retrouvé mes anciens camarades, ceux qui ne se destinaient pas spécifiquement aux filières scientifiques qui allaient au lycée du Parc. J’aurais du aller à Edouard Herriot, comme ma copine d’enfance d’immeuble 3 ans plus tôt qui a redoublé deux fois au collège et qui est pourtant une nana brillante. Mais non, quand on a reçu les affectations par la poste, il y avait cette note ajoutée à la main :

« Non admise aux lycées Ampère et Edouard Herriot ». Et une affectation pour un lycée de zep, aux confins de la zup. Ça s’appelle briser un élève et annihiler ses chances de réussite. Tout au long de cette année, et quoique discrète en classe, je ne pouvais plus demander un effaceur à une voisine sans me retrouver punie ou exclue du cours. Certains profs en étaient bien désolés, d’autres ont clairement eu des instructions. Il serait facile de faire porter le chapeau à mon père, qui par maladresse a perdu pied sur l’éducation de sa fille, sauf qu’il avait quelques circonstances atténuantes et que ça ne méritait pas toute cette exclusion. Je me demande quelles sont celles de Laetitia, de sa mère, des autres parents d’élèves, de la principale adjointe, du principal et surtout de l’administration au dessus, qui ont réussi à se regarder dans une glace après ça, mais j’ai tendance à penser que ces personnes ont du s’en frotter les mains, sans se poser la question de l’impact que ça aurait pu avoir sur une gamine de quatorze ans qui n’est pas en échec scolaire et qui ne perturbe pas les cours. Ça été le début d’une absence de confiance complète vis à vis du système éducatif. Ma mère a refait une demande, pour Ampère ou Herriot, l’année suivante, et à peine une semaine plus tard on a reçu un refus de la même main portant la même phrase, avec le même stylo, de la part du rectorat, comme si c’était la veille : « Non admise  à etc… »… La suite s’écrit quand je suis allée chercher mon Bac L mention AB option russe et anglais renforcé, dessin en facultatif. Trois ans plus tard, à Ampère où j’ai passé les épreuves, après 3 ans au lycée Lacassagne, où du reste j’ai globalement de bien meilleurs enseignants, non motivés par le système de classe sociale, mais bien du savoir qu’ils transmettent. La suite, je la dois donc à ces personnes là. Le temps qu’il m’a fallu pour digérer tout ça. Parfois je me demande ce que Laetitia penserait de tout ça aujourd’hui. Et j’espère surtout qu’elle a réussi quelque chose dans sa vie, et que me faire partager la peine de son père en valait la mienne.

 

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Un commentaire sur « Genèse 3/5. La 1ère injustice, le 1er rejet, l’exclusion. »

  1. Les Doc’s, les bérus, la term L avec anglais renf et arts P… la différence peut-être c’est que j’au grandi à la campagne. On n’avait pas d’autre choix que le collège puis le lycée du secteur. Les copains copines d’autres « en marge »… D’ailleurs ça ne m’a jamais lâché ça !

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