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Je ne suis pas née « Un jour Bleu' » comme Daniel Tammet, auteur du livre culte du même nom et autiste de Haut Niveau qui a la particularité d’être synesthète avec les chiffres et les suites de Pi, mais pas que…  avec qui ne partage que l’année de naissance, en revanche j’ai une mémoire assez infaillible en regard des événements qui m’ont marqués et je me souviens d’improbable de détails qui remontent jusqu’à ma prime enfance, ou de dates parfois au jour de la semaine près. J’ai une mémoire visuelle, auditive et des chiffres assez prononcée, à d’anciens numéros de téléphone à huit chiffres que je n’ai plus composé depuis 1999,  que je ne qualifierai pas d’eidétique ni ne considère comme un don. Ou alors, il serait lourd à porter parce que comme tout le monde, j’ai aussi vécu des choses terribles et traumatiques, et traversé quelques cauchemars éveillée. En contrepartie de quoi, j’ai du aussi faire preuve d’une très grande résilience pour les surmonter. Et apprendre bien souvent par mes propres moyens ou à mes propres dépends à dépasser mes maux.

À quelques accidents près, je crois avoir eu une enfance relativement facile et heureuse, même si vos interprétations seront peut-être différentes, j’en garde les meilleurs souvenirs et ne saurait nier que j’ai été gâtée et bien portante. J’étais pourtant bien cette enfant du fond de la cour d’école qui jouait seule en comptant les cailloux et n’appréciait pas particulièrement la compagnie de ses pairs ni ne comprenait bien leurs jeux, préférant de loin les attentions d’adultes bienveillants et dévoués à mon bien-être, à majorité des femmes, sauf Papa et mon oncle Dado. Maman, ma sœur, la maîtresse de l’école, la directrice de l’école, mes grands mères et Catherine, la babysitter, même si à cette époque là le mot n’était pas usité. J’ai eu ma première copine vers 3 ou 4 ans. Après être tombée du Petit Train. J’étais cette gamine isolée par non intégration primitive naturelle et volontaire. Qui ne recherchait pas de compagnie. Les autres filles des classes maternelles disaient souvent qu’elles ne voulaient pas me parler parce que mes pulls étaient bleu marine, mes blouses grises, et mes chaussons de gym noir, et pas blanc, rose, rouge, des couleurs « filles ». Elles m’appelaient « la sorcière ». Allez savoir pourquoi. Je ne m’en offusquais pas. Concrètement, si j’avais pu le formuler ainsi, je trouvais les autres enfants « moches, sales et bêtes » si cela explique mon désintérêt. A contrario, j’avais une large fascination pour certains objets et je pouvais observer n’importe quelle image dans les moindres détails pendant de longues heures sans m’en lasser. Inventer des histoires de poupées saugrenues avec des scénario plutôt farfelus et alambiqués. Formuler des phrases complètes de très bonne heure, avec un sujet un verbe et un complément, sans babillage ou faute de diction, à la grande satisfaction des adultes. J’aurais marché un peu tard aussi, en canard, même, mais rien de totalement hors norme. Maman avait corrigé ça avec des chaussures orthopédiques Loup Blanc. J’imagine que j’ai du me lancer à un moment où j’étais certaine de ne pas tomber dès la première tentative, mais foncièrement je n’en sais rien, c’est juste l’explication qui me paraît la plus plausible vu de ma fenêtre, n’ayant du reste pas eu de problèmes moteurs particuliers, à quelques absences de réflexes près, écrits de manière anodine sur un vieux carnet de santé en simples notes éparses : un signe « moyen » dans la colonne psychomoteur, suivi de « assise, se retourne au lieu d’attraper le hochet », à 8 mois et à 2 ans et demi : « S’intègre mal. Assez isolée. Triste ». J’étais venue au monde avec un petit jour de retard. Je pesais 4.5kg, le Elvis de la mater’. Et une clavicule cassée dont on ne s’est aperçu qu’en me retournant, paraît-il que sans ça, j’étais plutôt calme dans ma couveuse.

Première erreur. Je n’étais pas triste. Et j’avais une foule d’amis. Dans ma tête et dans les dessins animés. Et aussi dans les personnages que je dessinais. Il me suffisait d’un crayon et en vlà, des amis, tant que je veux. Comme beaucoup d’aspies, mes pensées en images (mais aussi en stéréo), j’aimais beaucoup dessiner, et avec des facilités dans ce domaine, cette activité exutoire à toutes mes pensées envahissantes a du me réjouir jusqu’à 23 ans. Aujourd’hui je peux encore gribouiller quelques bonshommes sur un coin de table et équilibrer les proportions anatomiques, mais le goût m’a quitté.

J’ai eu 3 amis de mon âge à cette époque là sans bien comprendre pourquoi.

Christelle V. vers 3 / 4 ans. Nos mères se parlaient à la sortie d’école. Les mères se parlent à la sortie d’école et par extension, les enfants sont bien obligés de se connaître ou de se côtoyer ensuite. Christelle portait des lunettes si bien que j’en voulais aussi. Elle était bien élevée et propre, c’est ce que ma mère qui veillait toujours à ce que nous soyons parfaitement impeccables en toutes circonstances ma sœur et moi, devait apprécier. Je l’aimais juste parce qu’elle portait toujours un petit sac de tissu fleuri autour du cou, je crois bien qu’elle en avait plusieurs, peut-être trois ou quatre, confectionnés par sa mère, avec un paquet de mouchoirs dedans. J’ai été sa meilleure amie parce qu’elle l’a décrété du jour au lendemain. J’ignore vraiment à quoi on a joué. Je me rappelle surtout la fascination que j’avais pour ces petits sacs de tour de cou et comment j’aurais voulu en posséder un aussi et le temps passer à les contempler dans le détail des petites fleurs des motifs liberty. Christelle racontait souvent que sa mère était magicienne et qu’elle savait à toute heure ce que nous faisions à l’école ou dans la cour. Un matin à la récré de dix heure, elle est venue me voir pour me parler en « privé » (ça signifiait à côté d’un platane) et me dire que sa mère avait vu dans sa boule de cristal que j’étais méchante, et qu’il ne fallait plus se voir ou jouer ensemble sinon sa mère le saurait et Christelle serait punie, ce que personne ne souhaitait. « Tu comprends, on ne doit plus se parler? » J’aimerais dire que ça m’a affecté. Mais je m’en battais la couenne et certainement mes premiers slips Mickey avaient plus de valeur que ça. J’étais de nouveau épargnée de jeux auxquels je ne comprenais rien et pouvoir vaquer à mes cailloux, formes de nuages et couleurs des feuilles d’automne. Adieu les petits sacs de Christelle et regarder comment elle les ouvre pour voir comment c’est fait à l’intérieur quand elle a besoin de se moucher, il faudrait désormais que je tende le cou pour continuer à les observer au sien. Nous ne serions plus assises à côté non plus. Et peu importe. Il aurait aussi fallu m’expliquer pourquoi il ne faut pas dessiner sur les autres ou leur couper les cheveux (moi qui ne souhaitait que les embellir), ne pas voler de Légo ou des petits jouets de mes camarades en douce, pas pour leur faire du mal, mais parce que je ne résistais pas aux choses douces à mes yeux, et pour quelle raison on ne peut pas ramener les bouquets de feuilles mouillées ramassées dans la cour en classe, à moi au dessus de qui les punitions incompréhensibles passaient au dessus de la tête comme des petites oies sauvages et ne donnaient que des opportunités supplémentaires d’inventer de nouveaux jeux. À l’issue de cette amitié foireuse, j’ai quand même trouvé le moyen de dire à ma mère que je n’y voyais rien au tableau pour avoir des lunettes comme Christelle (à défaut d’un petit sac-collier, Queen Maman étant une épouvantable couturière)… Et on a découvert que j’étais myope comme une taupe, je ne m’en rendais pas compte, je voulais juste des lunettes.

Aurélie C. Cette fille là a du faire mon intégration sans le savoir et sans que je le sache non plus. Il y a avait ce petit train en bois dans la cour de l’école. Sur lequel les bouts de chou que nous étions pouvions s’asseoir à califourchon, crier « tchou-tchouuu-le-p’tit-traiiinn! » et inventer des  histoires. Il n’a pas toujours été là. Il est apparu un beau matin dans la cour, par Magie, assurément. Ça été la liesse et la ruée pour tout le peuple de moins d’un mètre de haut. Les clubs de popularité se forment dès le plus jeune âge dans les cours de récré. Les enfants ne font que reproduire les projections de leurs parents. Et les enfants de parents en vue à la sortie des maternelles font des équipes d’enfants en vue qui ne jouent qu’entre eux. Avec de préférence ce qu’il y a de meilleur. En l’occurrence, lep’titrain. Disons que si la sélection naturelle commence à trois ans, et que j’aurais pu rester une erreur darwinienne, sur ce coup là, j’ai eu l’incroyable bol de passer au travers des mailles de son filet d’implicites insaisissables.

Si à la rigueur je pouvais bien comprendre (ou pas, du moment que ça m’était égal) que les autres ne veuillent pas plus jouer avec moi que la réciproque était vraie, je ne voyais pourtant pas en quoi j’aurais été plus privée que ces pseudos-meilleurs-enfants de mes droits au p’tit train qu’un autre. Je dis bien « un » pour un individu, ne voyant pas non plus en quoi et pourquoi j’aurais du me sentir un garçon ou une fille dans la mesure où être  en premier lieu « moi » me définissait largement au détriment de mes camarades qui ne cessait de dire ce qu’ils étaient de la fille ou du garçon. J’ai aussi longtemps cru que si tous ces étrangers étaient là autour, enfants et adultes, ça ne devait être que pour me donner de l’existence et que c’était peut-être juste par le fait que j’ai des yeux fonctionnels que je fabriquais le monde… Plus de 30 ans plus tard, je n’aurais pas été  moins proche d’une forme de vérité. J’ai eu des pensées terrifiantes au sujet de mes propres pensées. Des angoisses qu’ils puissent entendre ce que je pense au moment où je le pense et que peut-être un autre marionnettiste plus puissant que les êtres humains sur Terre, générait tout ce qui est au sol pour en faire ce que bon lui semble, et se divertir à nous regarder comme je me divertissais à observer les autres. Aujourd’hui encore, en bonne agnostique, je suis heureuse que ces questions m’aient lâché la grappe. Mais j’ai aussi cru à 6 ans que si les aveugles étaient aveugles, c’est qu’ils avaient trop regardé, que si les sourds étaient sourds, c’est qu’ils en avaient trop écouté, et que si les personnes en fauteuil roulaient, c’était faute d’avoir abusé de la marche à pieds ou de la course.

J’ai passé beaucoup de temps à regarder les autres jouer sur le petit train, se salir, et trouver ça amusant, et tenté de comprendre ce qu’ils y trouvaient de si fabuleux, surtout en y étant plusieurs. Et puis j’ai finalement trouvé la solution à mon problème. Donc un matin où j’avais mûri mon plan depuis quelques jours, assise près de la porte de la classe, j’ai couru à toute berzingue dès l’ouverture, descendu les escaliers au mieux qu’on peut quand on ne mesure pas un mètre et qu’on ne sait avancer que comme un liliputien ivre, avant même le vain « ne courez pas dans les escaliers » des maîtresses dont tout le monde se foutait éperdument, foncé tout droit sur le petit train, que j’ai enserré de toutes mes mains, me positionnant à mon tour à califourchon entre les deux cheminées de la locomotive pour me rendre au mieux indélogeable en cas d’arrivée de horde ennemie. Et je suis tombée. Enfin, j’ai été poussée. Donc la maîtresse a accouru pour engueuler le sale type de 3 ou 4 ans qui venait de me faire ça et lui faire la leçon sur la démocratie des petits trains auxquels tout le monde a le droit et s’excuser, ce qui ne me faisait rien puisque le mal était fait. Et pendant que je pleurais et d’être tombée, et d’avoir été touchée sans permission, et de sûrement avoir les vêtements sales du côté des genoux, et de ce que ma mère allait bien penser de tout ça, et de l’injustice criante d’être propulsée hors des rails depuis un train à seulement trois ou quatre ans, et quand j’ai levé la tête devant le morceau blanc et flou  à travers le rideau de larmes de mes yeux du mouchoir en papier tendu par Aurélie C. pour constater que c’était bel et bien un mouchoir de papier, qu’il était pour moi, et qu’il avait pour vocation de me consoler aussi bien qu’un de mes parents l’aurait fait, elle a dit textuellement :

 » —  Moi je croyais que t’étais méchante, mais comme tu pleures c’est obligé que tu es une gentille et je veux bien que tu sois ma copine ».

Prends ça, Darwin.

Ça voulait drôlement dire quelque chose, parce qu’Aurélie C. était sûrement la meuf de 3 ans la plus populaire de la maternelle en plus d’être foncièrement gentille. Elle est restée ma meilleure copine jusqu’à son déménagement en CE1, et son départ m’a un peu brisé mon petit cœur d’enfant-huître… enfin pas tant, dans la mesure où à un moment elle a quand même dû me laisser de côté pour une autre nana super populo prénommée Sandy et habillée tout en rose tout le temps.

Guillaume M. ça m’embête de ne pas écrire son nom de famille en entier, parce que j’ai retrouvé sa trace sur facebook il y a quelques mois et reconnu son visage comme si c’était celui de l’enfant d’avant-hier aux alentours de Mathusalem, un drôle de soir où son nom a fait « pop up » dans ma tête en phase de demie sommeil. Élu meilleur participant à mes non-jeux de 1984 à 1988, au moins. Tous ces moments à ne pas jouer à la balle au prisonnier, au loup, 1-2-3 soleil, la marelle, l’élastique etc. que j’ai passé sans ciller à observer les autres en tentant vainement d’y comprendre quelque chose, à part jouer d’un mimétisme sans faille quand les interactions sociales m’y obligeaient. Les autres pouvaient bien jouer sans moi, tant qu’on venait me chercher le soir, m’acheter une bricole ou un bonbec chez le marchand de journaux et me ramener parmi les miens. Je regardais les filles jouer entre elles, et les garçons de leur côté, plutôt à des jeux de ballon. J’aimais m’asseoir sur la pierre lisse des dessous de fenêtres de la cour. Un peu cachée de tous, à des angles morts d’où les maîtresses ne me voyaient pas depuis leur banc de maîtresses qui surveillent tout, et ne viendraient pas s’inquiéter que je sois seule et tentent à tout prix d’y trouver une solution comme si c’était un problème. Guillaume a déboulé un jour de Grande Section de Maternelle, en sortant de son jeu de foot en équipe pour s’asseoir à côté de moi. Il a dit ceci :

« — les filles c’est nul mais comme tu es la plus intelligente et la plus jolie alors je vais me reposer à côté de toi quand je serai fatigué de jouer au foot et tu seras mon oreiller, d’accord? »

Je laisse le soin aux plus féministes d’entre nous de relire cette phrase 3 fois et d’esquisser un sourire à l’induction du consentement par le terme « d’accord? ». J’ai donc été l’oreiller de Guillaume à peu près jusqu’à la fin du CE1 (la même école faisait les maternelles et le primaire). Mais on discutait aussi beaucoup, on parlait des maîtresses et des autres, peut-être même qu’observer et passer du temps avec Guillaume à côté moi dans nos survêt’ rouge me permettait de mieux comprendre l’intérêt d’interagir de tout ce beau monde, et je ne crois pas qu’on disait toujours des choses gentilles de nos camarades, en revanche j’ai le souvenir très net, qu’on se targuait d’être les plus gentils auprès de nous-mêmes. Bref, ma première Bitchin’ BFF s’appelait Guillaume. Et pour ce que ça vaut, quand je ne savais pas quoi faire pour faire plaisir aux autres en tentant au mieux de jouer à ce qu’ils veulent quand bien même je n’y trouvais pas mon intérêt, sauf documentaire, par souci de bien faire, si bien faire signifiait faire « pareil que les autres », voilà que je n’étais plus tout à fait seule et que je commençais à trouver ça plaisant.

Sauf jouer par contrainte avec les uns et les autres en fonction du parent de qui gardait les enfants de qui, pour se dépanner entre daronnes du quartier, j’ai des multitudes de souvenirs de cette époque qu’il serait diablement long d’évoquer, en particulier de nombreux objets auxquels j’étais plus attachée qu’aux humains. J’évoque ces quelques bribes qui pour moi sont les premiers éléments significatifs d’un pointeur vers le S.A. (pour « Syndrome d’Asperger ») complètement passé à la trappe, parce que j’ai appris très tôt à faire le canard pour en imiter d’autres. Et vous savez ce qu’on dit : « Il ne faut pas prendre les enfants du Bon Dieu pour des canards sauvages« … Et pourtant, vu de l’extérieur, j’étais cette enfant souriante qui a de la répartie quand on lui parle. et sourit quand elle se doute que c’est le moment de le faire, bien que ce n’était pas inné. Qui a très très bien appris la politesse, et dire bonjour, et merci, et sourire à la dame et au monsieur… Adepte de toutes les conventions inculquées et qui apprend si vite sans comprendre pourquoi ça ravit autant les adultes ni la finalité ou l’intention de cette drôle de comédie humaine… Que n’aurais-je pas fait du moment qu’ils étaient contents de moi? Complètement en décalage de tout ça, vu de ma lucarne, sans éveiller le moindre soupçon. Parce que dans les années 80, il n’y a pas ou si peu de médecins formés à l’autisme des filles… Parce qu’en 2018… Il y a si peu de praticiens formés à l’autisme chez les sujets de sexe féminin.

 

 

 

 

 

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Un commentaire sur « Genèse 1/5. Prime enfance. »

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